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L'autre versant de l'Atlas
Libération - 5th May 1997
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Avec sa deuxième superproduction, la star « transe » anglaise pousse sa musico-analyse jusqu'au transfert oriental total.
Natacha Atlas, que des « a » (on sent déjà le journaliste qui a des choses intéressantes à dire !!!), est un caractère. Plantureuse, comme le lecteur peut en juger sur pièce, pas très belle (c'est pas parce que tu n'as pas pu te la « faire », qu'il faut en dégoûter les autres, mon petit gars !), vive jusqu'au soupe au lait, elle camperait une sorte de Catherine Ringer (Rita Mitsouko) globale rêvée par Clovis Trouille (allo la Terre !!!) et revue Christian Jacq (on devrait interdire de fumer aux journalistes, dits, sérieux) . Assez rude au contact, d'ailleurs, notre « Dame d'Abou Simbel » du rock se hérisse facilement.
Par exemple, quand on s'intéresse à son incroyable bagage ethno-culturel. On n'a pas tous les jours sous la main une Égypto-Palestino-Israélienne (évidemment si tu commences à lui raconter ce genre d'ânerie, elle a dû t'envoyer balader !!!) de culture maroco-tuniso-anglo-belge, parlant français, anglais, arabe, espagnol (et hébreu ?), chantant de même, sur les modes new wave, jeel, balearic, raï et ce qu'on veut si affinités. Ça énerve ; et nous donc (frustré le gars ?).
Son disque aussi énerve. Mais comme un vent d'Espagne portant sur le système, coup d'harmattan aux charmes capiteux, délétères. Entre touffeurs de neys, encens de violons et d'accordéons, volutes d'oud, « säz », « riqq » et autre programmation, autour de la Cléopâtre électro aux moucharabiehs vocaux c'est un déploiement de drapé orchestral, paillettes magnétiques, le tout déposant en « concept-album » péplum (tu t'es relu quand t'as bu ?).
Dans les demi-teintes mythologiques qui caractérisent « Halim » (signifiant « beauté intérieure », et commémorant le vingtième anniversaire de la mort du chanteur égyptien fondateur Abdel « Halim » Hafez), on peut voir cet enregistrement légèrement hystérique, réalisé entre Londres et Le Caire, comme un glissement tectonique.
Halim. Parties des rivages « ambient » du Transglobal Underground (groupe à succès anglais à qui Natacha, transfuge de la salsa bruxelloise ou assimilés « ambient » britanniques, prête sa voix, et qui produit ici cinq titres), avec « Diaspora », la chanteuse et sa musique atmosphérique prenaient le large, croisant dans les eaux internationales « ethno-world » ; elles dérivent jusqu'aux confins occidentaux suivant la ligne de faille d'« Halim », de ragga-raï en tango déphasé, jusqu'au déboussolage ; et au bout du périple, immergé dans les eaux méditerranéennes, de Bas-Empire britannique en Égypte ancienne, nous voilà passé, comme sur tapis volant cybernétique, dans l'autre monde (là on découvre que le journaliste est un passionné de navires et de voyage...).
Ce qui restait appréciable en termes de mode, avec les débuts solo kitsch de la dame, encore imprégnés de pose « ethnic », extrapolations en somme, du manifeste pionnier 1990 « Songs from the victorious city » de Jaz Coleman & Ann Dudley - tout cela, transe oblige, a sensiblement mais profondément changé. De nature, d'hémisphère, d'écoute.
On n'y est plus du tout, il faut tout recaler. Comme si le rock mutait musicologie, transplanté d'une boîte « jungle » au « Salon de musique ». Le nouvel Atlas ne serait plus le caprice d'une pop star faisant dans l'orientalisme à la façon des esthètes pâmés fin de siècle, des années « cashmere » (Donovan, Harrison...), des expérimentateurs « discreet » 80 d'Eno, Bowie, Byrne, Hassel, Jah Wobble (avec qui Natacha se lança), ou encore à la mode du mixeur hindoustani Bally Sagoo, expert ès manipulations génétiques « banghra »... S'ouvrant sur un cri, s'achevant en « youh-youh », comme une excursion touristique tournée rituel initiatique, « Halim » est un disque de musique arabe, à la Claudia Chernaly, disons (une copine à toi sans doute...).
Un disque arabe. Plus exactement, une (petite) moitié de disque ou cassette arabe. Aux plages 7/10 d'« Halim », qui en compte 12 (de « Ya weledi » au paroxysme émotionnel hispanisant « Gafsa »), le registre hésite, la distance à l'Orient des origines n'est plus marquée de même. On en rêvait, on y est. Tout se trouble, loin des restes de disco-dub du début, on s'enfonce dans le mauresque (là... l'artiste tente un jeu de mots très subtil... s'enfoncer dans le marais... subtil, n'est-il pas ?)... Il n'est sans doute pas indifférent que la bascule s'opère sur deux superproductions du Cecil B. de Mille « world » Jaz Coleman, transfuge égyptien du punk group (ça te trouerait le cul d'écrire groupe punk ?) « Killing Joke » ; deux réalisations DTS de sa façon : « Enogoom wil amar » et « Andeel » - mirage d'échos aux « Sahara » et « Oran Marseille 97 » de Khaled.
Le climat tourne, vaporisé de torpeurs et de chamarrures, le rythmes se complique, torsadés. L'arrangement, plus cérémonieux, fouillé, byzantinisé, jusqu'au rébarbatif pour qui ne goûterait guère les arabesques mélodiques (on en connaît) (on avait bien compris que t'avais pas aimé !!!) ; les « routines » cèdent le pas à la danse du ventre (spécialité de notre héroïne), cependant que la voix vocalise (c'est bien connu, les voix vocalisent toujours, et les pianos pianotent !). De l'eurobeat au croissant, via le « raq sharki ». « Arabic » donc, plutôt que « transe » ; la nuance n'est pas négligeable. Pour ne prendre qu'un exemple, l'éminente « jeel » (« génération », ou « shababya » : techno-pop égyptienne) n'intéresse pas du tout le marché occidental. Au rayon « arabe », seul le « raï » mord sensiblement sur nos variétés - encore son succès reste-t-il subordonné à certaine adaptation du milieu, et au Français pour le récent tube en langue vernaculaire « Aïcha ».
Mais quant à la musique sérieuse, traditionnelle, ou au tout-venant variété typique, il ne concerne qu'une clientèle spécialisée. Or c'est là qu'abordent les explorations du jour de l'intéressant Atlas. Il y a changement de rayon, de catégorie (et de journaliste car le ton devient plus sympathique !!!) . Des bacs « dance » à « musiques du monde », de frivolités à discipline - art peut-être.
De là, pari, risqué non négligeable quant à l'accueil réservé à un tel produit, recherché donc difficile en termes de consommation. Un peu comme si un Stallone se mêlait de jouer Duras (bonjour la comparaison... pauvre Natacha !) - on serait curieux de voir ça, mais on peut gager que le succès, en regard du moindre « Demolition man », resterait bien aléatoire.
Ce que la vive Natacha Atlas, impatientée pas nos circonlocutions, abrège : « Bon, alors, vous aimez ?! » (benh tu m'étonnes !!! C'est justement ce qu'on a envie de te demander aussi, car avec tes phrases alambiquées où tu cherches à placer ton vocabulaire et tes références musicales, on ne pige pas trop si t'as aimé...)
« Refléter toute la musique orientale »
Autour d'« Halim », entretien avec Natacha Atlas.
Une fois n'est pas coutume, Natacha Atlas, pratiquant notre langue, s'est prêtée au classique question-réponse dans la langue de Dumas (en français quoi !). Résultat, tout de même : des soupçons d'approximations donc de malentendus en cours de route. Notamment lorsque l'interrogatoire (maman ! c'est la police !!!!!!! tu ne peux pas dire entrevue ou interview), entre deux séances promo sans doute lassantes sur la route de Bruxelles à Paris, se fait un peu tarabiscoter, dans son effort pour tâcher de cerner le trouble où baigne le disque transhumant (t'as vu des moutons, toi ?) « Halim ». D'où agacement, jusqu'à de telles pointes d'exaspération, un tantinet paranoïaques, en décalage complet avec notre emballement.
Dans un mot d'après-coup, revenant sur cette irritation sensible, Natacha Atlas ajoutera ce « nota bene » : « Objectivement, vos questions présentaient un caractère impertinent. Elles ne pouvaient que s'attirer des réponses impertinentes. Soyez assez aimable pour les garder telles quelles, ce sont mes réactions sincères ». Mais comment donc princesse.

Journaliste : Est-ce que votre démarche, de la techno en ethno, de musicologie en généalogie, ne s'assimile pas à une psychanalyse ?

Natacha Atlas : Non, ce n'est pas une psychanalyse. Ce sont mes sentiments, qui sortent naturellement. Je touche à de multiples styles musicaux parce que j'ai la chance de fréquenter des gens divers et intéressants.

Journaliste : D'où vous vient cette nostalgie arabisante, ou hindouisante ?

Natacha Atlas : Cette « nostalgie arabisante », comme vous l'appelez, est en moi depuis toujours.

Journaliste : À part « Moustahil » et « Amulet » en ouverture, le disque est plutôt lent ; ça va avec la gravité de l'inspiration ?

Natacha Atlas : Oui. Plus lent, parfois plus sérieux, plus mûr.

Journaliste : De façon générale, « Halim » fait de vous un produit musical ardu, « chant du monde » ; ne craignez-vous pas la perte d'audience ?

Natacha Atlas : On peut perdre une partie de son public et en gagner un autre.

Journaliste : Vos modèles orientaux ? Depuis quand ?

Natacha Atlas : Depuis toujours, j'adore Abdel Halim Hafez, Fairouz, Mohamed Fawzi, Farid al Attrache, Asmahan et un peu Oum Kalsoum.

Journaliste : Vous jouez une partie serrée... Ici votre public peut vous juger ridicule, avec vos vocalises évaporées de princesse loukoum ; et là-bas on peut vous trouver présomptueuse, d'oser vous aventurer dans la musique sérieuse. (mais t'as des questions vachement sympa, dis-moi...)

Natacha Atlas : « Présomptueuse » ?... De quel point de vue ? Et de quelle autorité et impertinence tirez-vous votre propre « présomption » ? Nombre d'amis à moi égyptiens aiment mon disque, d'Hadayek Hilwan à Masr Gideeda (Le Caire).

Journaliste : Comment le disque a-t-il évolué entre le début et la fin des séances ?

Natacha Atlas : J'ai d'abord enregistré « Ya albi ehda ». Il n'y avait pas d'ordre précis. Ça m'a pris un an, plus ou moins.

Journaliste : Dans un morceau comme « Ya albi ehda », justement, on sent que vous avez travaillé l'acoustique en référence avec les enregistrements datés d'Oum Kalsoum. Votre pochette joue les mêmes réminiscences. C'est du fétichisme ?

Natacha Atlas : Oum Kalsoum n'a jamais été une influence majeure pour moi. J'essaie de refléter tous les aspects de la musique orientale.

Journaliste : D'un point de vue féministe, n'est-ce pas un paradoxe, pour une femme libre, moderne et célèbre comme vous, de valoriser le modèle de la femme arabe, si avilie dans la société musulmane ?

Natacha Atlas : « D'un point de vue féministe »... je ne suis pas le plus petitement concernée. Je ne cherche pas à privilégier ou intellectualiser quoique ce soit. Je suis ce que je suis, que ça plaise ou non.
Au Moyen-Orient, le problème n'est pas tant de religion ou de sexe que de classe sociale et de niveau culturel. Les femmes issues de la classe aisée ont accès à l'éducation, alors que les villageoises n'ont pas les moyens d'accéder à l'éducation. Évidemment, la situation diffère dans chaque pays. Je ne me suis jamais prise pour une porte-parole de la condition de la femme musulmane.

Journaliste : Vous sentez-vous des affinités avec l'outsider transculturel Bally Sagoo ?

Natacha Atlas : J'aime la « banghra », et la musique indienne, moderne comme ancienne.

Journaliste : Le pionnier, dans la voie que vous suivez, fut Jaz Coleman, avec « Songs from the victorious city ». Son exemple a-t-il été primordial pour vous, et est-ce à ce titre qu'il visite « Halim » ?

Natacha Atlas : Je ne connaissais pas vraiment l'album de Jaz. C'est lui qui m'a contactée, et j'ai dit d'accord.

Journaliste : Cet entretien se fait en français ; quel est votre rapport avec cette langue ?

Natacha Atlas : La langue française est belle, j'ai des problèmes « grammaticals » là-dedans (sic).

Journaliste : Cheb Mami est remercié sur votre CD. La scène afro-maghrébine de Paris vous attire ?

Natacha Atlas : J'ai remercié Cheb Mami parce qu'il m'a invitée un soir à dîner et dans une émission de télé. C'était gentil de sa part. Paris est plutôt la capitale de la « world music ». Un groupe maroco-français, « Sawt El Atlas », figure sur mon disque.

Journaliste : Apparemment vous seriez judéo-palestinienne de naissance, bruxello-londonienne de culture, parlant et chantant arabe, anglais, français hébreu, espagnol... Si l'on n'a rien oublié, comment tout cela se combine-t-il ? (au lieu de conjecturer, ne pourrais-tu pas poser la question ???)

Natacha Atlas : Mon histoire familiale, ancestrale, etc. ne concerne que moi.

Journaliste : Comment vous appelez-vous ?

Natacha Atlas : Si demain, j'allais proclamer que mon vrai nom est Nahalad Farag Ebn Mahmoud, où serait le pseudonyme à votre avis ? Et quel intérêt ?

Journaliste : Vous sentez-vous riche de ce bouillonnement socio-culturel, ou déracinée ?

Natacha Atlas : Je ressens une complexité totale de tout à tout instant, raison pour laquelle je fais la musique que je fais.

Journaliste : Les illustrations d'« Halim » comme celles du précédent, renvoient à l'Égypte ; c'est la décadence qui vous séduit ? (n'importe quoi !)

Natacha Atlas : Ce sont des peintures de moi d'après les fresques égyptiennes. J'adore l'art de l'Égypte ancienne.

Journaliste : Est-ce qu'on se trompe si l'on perçoit de la douleur dans votre chant ? Comme si le fun avait tourné à la transe gnawa...

Natacha Atlas : Là, vous commencez vraiment à dire des conneries.

Journaliste : Autrement dit, ce disque vous a-t-il fait du bien ou du mal, comme une crise de spleen ?

Natacha Atlas : Oui... et puis non... (bâillements, rrrr) Encore merci de votre attention et bonne nuit.

Interview by Bayon
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